L'illustration aliène les images
L'illustration est sans conteste le stade premier de l'aliénation de l'image au verbe.
Prouver ce que je dis par l'image
Pour que l'image ait eu, dans son origine aussi lointaine que préhistorique, une fonction religieuse – ou pré-religieuse – comme on l'a voulu croire au XIXe siècle, et l'enseigne encore trop souvent aujourd'hui, à des fins de manipulation, il aurait fallu qu'elle soit précédée par le verbe. Or l'image montre, enseigne, explique, en d'autres termes elle parle avant la parole, elle lui est antérieure. Toute page écrite est vue avant d'avoir été déchiffrée. L'humain d'une caverne d'Indonésie, il y a environ 68 000 ans, avait-il construit son projet dans sa langue avant de peindre ?
Au contraire, la fonction première des Chemins de croix dans les églises catholiques, comme les différentes « évocations » des Testaments anciens et nouveaux, sont commandités pour une population en grande majorité illétrée. Ces images religieuses s'adressent aux lettrés pour un récit qui dépasse largement la représentation symbolique qui en est faite. L'enfant qui regarde la crucifiction ne retient pas l'image, mais le discours plein d'émotion de de culpabilisation que lui a récité sa grand-mère. Tu vois comment il te regade le Christ et combien le Romain est méchant. Aucun Romain n'est visible sur ce chemin de croix, mais qu'importe. L'illustraton sert de prétexte à dire l'invisible. Les chemins de croix modernes ne seraient-ils pas les publicités qui jalonnent encore nos rues : Tout un supermarché dans ce panier de tomates bien rondes et rouges ! La croix est lourde qui conduit au Golgotha, la bière est légère dans la main d'une femme corona-masquée. Marion Cotillard enlevée par Chanel vers le 7ème ciel, une Danaé pudique qui n'a pas été déshabillée par Le Corrège ou Le Titien.
Véronèse, dans ses Noces de Cana, se garde bien de représenter des costumes de la Galilée du premier siècle de notre ère. En regardant bien son tableau on comprend vite qu'il nous donne un concentré de la vie aristocratique à Venise. Son œuvre serait donc plus politique que religieuse ? Il donne à voir, mais c'est le commentateur qui se croit autorisé à donner « Le » sens religieux. On me fera remarquer que le Christ me regarde et me fait admirateur de son premier miracle. Et on va me raconer la "vraie" histoire des noces de Cana : Rien n'est impossible à Jésus qui, s'apercevant que le vin manquait... Est-ce le véritable sujet de Véronèse ?
La mariée importunée sans doute par son père me regarde aussi, me prenant à témoin. D'autres m'ont entendu et se retournent pour me voir. Dans ce tableau est inroduit du son qui provoque des réactions. La parole est présente dans cette foule qui ne semble pas trop s'intéresser à la vedette du jour qu'est le Christ. Une femme me signifie son ennui. Le marié qu'on a osé placer en bout de table ne repose que sur une fesse. Son regard me laisse entendre qu'il n'a plus rien d'autre à faire que de boire ce vin miraculeux... ou tout simplement du vin. Sur ses genoux, le petit chien blanc, symbolique de la pureté de sa femme, manifestement dérange le dogue noir aux pieds de son maître. Ce tableau est d'une telle richesse, qui de plus met en scène nombre des contemporains de l'auteur, que nous ne faisons ici qu'en effleurer le sens.
Sommes-nous réellement dans l'illustration scrupuleuse des versets de l'Évangile selon Jean ? Véronèse tient un discours qui va bien au-delà de la commande et qui va contraindre l'église à lui substituer le sien afin qu'on ne regarde plus le tableau pour ce qu'il dit réellement. Un scénario pour un film ?
La pédagogie de l'image ?
Qui a lu Freinet ne peut pas ne pas penser à ce qu'il dit du manuel scolaire comme véhicule de la pensée unique, de la manipulation historique, scientifique aussi bien que littéraire. Une manipulation politique par conséquent que les éditeurs ont soin, souvent, de renforcer par des manuels réservés aux enseignants, censés remplacer leur formation, en leur offrant des outils numériques prêts à projeter.
Quelle est la place de l'image dans ces manuels ? Décorer, aérer un texte pour satisfaire le lecteur. Donner de la couoleur. Les agences qui détiennent le droits sur les photographies de tableaux, coûtent cher. Le prix est proportionné à la surface occupée dans une page. Un extrait - ce qui se tradit par le recadrage d'un tableau - permet de gagner quelques sous, au plus grand mépris de l'auteur et encore davantage des élèves qui vont étudier une partie dune œuvre pour le tout. Dix lignes de géographie pour lycéens sur une inondation au Laos sont accompagnées d'une photo d'un homme les pieds dans l'eau. Pourquoi le Laos ? Parce que la photo est moins chère ? Parce qu'on ne l'a pas payée ? La cellule humaine vue au microscope a été colorée. Ses chromosomes sont alignés comme les soldats de plomb de l'armée de Napoléon. Pour illustrer un très court extrait de Boileau, Gabriel Metsu. Pourquoi pas ! Sauf que le tableau est détouré et incrusté dans la page sans son fond.
Le repas galant de l'école de Fontainebleau et une leçon de mathématiques à Naples par Jacopo de Barbari. Ces œuvres font-elles partie de la Pléiade qu'elles sont censées illustrer ? Quelle est leur fonction ? Quels apprentissages vise-t-on ? Le courant littéraire militant pour l'enseignement et l'usage de la langue française illustré par une sculpture romaine ! L'auteur de cette maquette a-t-il lu Du Bellay ?
L'aliénation de l'image par sa banalisation
Le passage de la culture anarcho-surréaliste à celle de la dictature du culte du réel est certainement politiquement la contre-révolution la plus importante que le monde ait vécu, historiquement, dès les années 60, plus globalement, après 1968. N'aurait-on pas mutilé l'imaginaire au nom du réel ?
Si l'image envahit notre champ visuel, le seul, le dernier endroit où l'on peut s'attarder pour les regarder sont les musées et les salles de cinéma dans lesquelles les téléphones portables sont interdits. Mais la "grammaire" du cinéma lui-même se soumet aux règles du feuilleton télévisé : un film doit pouvoir être regardé sur un écran de téléphone. Les plans panoramiques sont réservés aux rares contextualisations, aux changements de décors, et doivent rapidement disparaître. Les plans en pied ont disparu du « vocabulaire », remplacés, le temps d'un changement de lieu, par un plan américain. Seul les gros plans de visages peuvent porter la parole parce que ce sont les seuls que l'on regarde puisque qu'ils remplissent un écran de 10 cm de large. La durée d'un plan est déterminée par celle qui permet de faire correspondre le mouvement des lèvres avec la langue entendue. Traduction automatique oblige. La durée d'un plan ne peut excéder trois secondes, les multiples de trois étant l'unité imposée précédemment par les sitcoms pour faire monter la tension avant de couper le récit par une publicité, aux États Unis.
Ainso on peut écouter un film tout en lisant sa messagerie, pour répondre au message "urgent" qui me demande où je suis. Il me suffit de jeter un œil toutes les douze secondes environ, pour vérifier qui parle et dans quelle pièce de la maison il ou elle se trouve, et avec quel partenaire. La télévision ne devrait pas être de la radio en images déclarait un de ses pionniers, Marcel Bluwal. Que dire d'internet ?
Notre rôle d'enseignant ?
Exploiter toutes les fonctions des images est certainement le meilleur moyen pour combattre la manipulation. Ce faisant notre engagement sera politique. L'illustration n'est qu'une des fonctions de l'image, et historiquement la plus éloignée de sa création originelle. Quand l'image fait preuve pour son public, le montage triche. Si le monteur ou la monteuse vidéo, qui doit rendre son reportage d'urgence pour le prochain journal télévisé, n'a pas de photographie d'un oiseau englué dans le pétrole sur les côtes bretonnes, il lui suffit d'aller chercher un pélican gluant dans sa banque de données et le montrer suffisamment rapidement pour qu'on le confonde avec un cormoran. Le réel n'a pas de morale et s'accommode parfaitement de l'illusion du vrai puisque dominé par le vraisemblable.
Je ne vois plus que ce qu'on me dit que je dois voir.
Pourtant, l'image est véhicule d'émotion. L'image sait évoquer un passé. L'image met en relief, compare ou fait comparer. Elle peut être confrontée à elle-même sans passer par les mots qui la figent et l'aliènent à leur cause. Elle n'est pas plus polysémique que les mots. L'arbre que je filme porte lui-même de son âge, s'intégre dans son environnement saisonnier autant qu'il témoigne de mon intention de réalisateur quand je le qualifie avec ma caméra.
Dans un film les enchaînements entre les plans ont un sens. Ils répondent à des règles correspondant à des modes, comme ils savent transgresser et bousculer nos attentes pour nous surprendre, nous emmener dans un ailleurs, nous faire rire ou pleurer, nous mettre en colère ou nous apaiser. Autorisons le style. Reconnaissons qu'une image a un auteur. Le slam a réintroduit la poésie quand elle avait disparu de nos lectures, de nos achats en librairies. Bill Viola ou Nam June Paik avant lui, sont confinés dans des expositions pour snobs ou spécialistes depuis 1963. plus de 60 ans ! Pauvre Méliès ! Pauvre Dziga Vertov nos grands oubliés du cinéma inventif.
Regardons, faisons regarder la télé comme tout écran, en coupant le son.
Et si nous produisions nous aussi d'autres images ? Des images qui disent. Des images qui mentent. Des images qui trichent... pour comprendre celles qui nous entourent.
Mm
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